Fragmento sincronizado
Voilà ton paquet presque fini, mon petit Jean, il ne reste plus à y mettre que tes livres. JEAN. Et ce ne sera pas lourd, maman; les voici.» La mère prend les livres que lui présente Jean et lit: Manuel du Chrétien; Conseils pratiques aux Enfants. HÉLÈNE. Il n'y en a guère, il est vrai, mon ami; mais ils sont bons. JEAN. Maman, quand je serai à Paris, je tâcherai de voir le bon prêtre qui a fait ces livres. HÉLÈNE. Et tu feras bien, mon ami; il doit être bon, cela se voit dans ses livres. Et il aime les enfants, cela se voit bien aussi. JEAN. Une fois arrivé à Paris et chez Simon, je n'aurai plus peur. HÉLÈNE. Il ne faut pas avoir peur non plus sur la route, mon ami. Qu'est-ce qui te ferait du mal? Et pourquoi te causerait-on du chagrin? JEAN. C'est qu'il y a des gens qui ne sont pas bons, maman; et il y en a d'autres qui sont même mauvais. HÉLÈNE. Je ne dis pas non; mais tu ne seras pas le premier du pays qui auras été chercher ton pain et la fortune à Paris; il ne leur est pas arrivé malheur; pas vrai? Le bon Dieu et la sainte Vierge ne sont-ils pas là pour te protéger? JEAN. Aussi je ne dis pas que j'aie peur, allez; je dis seulement qu'il y a des gens qui ne sont pas bons; c'est-il pas une vérité, ça? HÉLÈNE. Oui, oui, tout le monde la connaît, cette vérité. Mais tu ne veux pas pleurer en partant, tout de même! Je ne veux pas que tu pleures. JEAN. Soyez tranquille, mère; je m'en irai bravement comme mon frère Simon, qui est parti sans seulement tourner la tête pour nous regarder. Voilà que j'ai bientôt quatorze ans. Je sais bien ce que c'est que le courage, allez. Je ferai comme Simon. HÉLÈNE. C'est bien, mon enfant; tu es un bon et brave garçon! Et le cousin Jeannot? Va-t-il venir ce soir ou demain matin? JEAN. Je ne sais pas, maman; je ne l'ai guère vu ces trois derniers jours. HÉLÈNE. Va donc voir chez sa tante s'il est prêt pour partir demain de grand matin.» Jean partit lestement. Hélène resta à la porte et le regarda marcher: quand elle ne le vit plus, elle rentra, joignit les mains avec un geste de désespoir, tomba à genoux et s'écria d'une voix entrecoupée par ses larmes: «Mon enfant, mon petit Jean chéri? Lui aussi doit partir, me quitter! Lui aussi va courir mille dangers dans ce long voyage! mon enfant, mon cher enfant!... Et je dois lui cacher mon chagrin et mes larmes pour ranimer son courage. Je dois paraître insensible à son absence, quand mon coeur frémit d'inquiétude et de douleur! Pauvre, pauvre enfant! La misère m'oblige à l'envoyer à son frère. Dieu de bonté, protégez-le! Marie, mère de miséricorde, ne l'abandonnez pas, veillez sur lui!» La pauvre femme pleura quelque temps encore; puis elle se releva, lava ses yeux rougis par les larmes, et s'efforça de paraître calme et tranquille pour le retour de Jean. Jean avait marché lestement jusqu'au détour du chemin et tant que sa mère pouvait l'apercevoir. Mais quand il se sentit hors de vue, il s'arrêta, jeta un regard douloureux sur la route qu'il venait de parcourir, sur tous les objets environnants, et il pensa que, le lendemain de grand matin, il passerait par les mêmes endroits, mais pour ne plus les revoir; et lui aussi pleura. «Pauvre mère! se dit-il. Elle croit que je la quitte sans regret; elle n'a ni inquiétude ni chagrin. Ma tranquillité la rassure et soutient son courage. Ce serait mal et cruel à moi de lui laisser voir combien je suis malheureux de la quitter! et pour si longtemps! Mon bon Dieu, donnez-moi du courage jusqu'à la fin! Ma bonne sainte Vierge, je me mets sous votre protection. Vous veillerez sur moi et vous me ferez revenir près de maman!» Jean essuya ses yeux, chercha à se distraire par la pensée de son frère qu'il aimait tendrement, et arriva assez gaiement à la demeure de sa tante Marine. Au moment d'entrer, il s'arrêta effrayé et surpris. Il entendait des cris étouffés, des gémissements, des sanglots. Il poussa vivement la porte; sa tante était seule et paraissait mécontente, mais ce n'était certainement pas elle qui avait poussé les cris et les gémissements qu'il venait d'entendre. «Te voilà, petit Jean? dit-elle; que veux-tu? JEAN. Maman m'a envoyé savoir si Jeannot était prêt pour demain, ma tante, et s'il allait venir à la maison ce soir ou demain de grand matin pour partir ensemble. LA TANTE. Je ne peux pas venir à bout de ce garçon-là; il est là qui hurle depuis une heure; il ne veut pas m'obéir; je lui ai dit plus de dix fois d'aller te rejoindre chez ta mère. Il ne bouge pas plus qu'une pierre. L'entends-tu gémir et pleurer? JEAN. Où est-il donc, ma tante? LA TANTE. Il est dehors, derrière la maison. Va le trouver, mon petit Jean, et vois si tu peux l'emmener.» Jean sortit, fit le tour le la maison, ne vit personne, n'entendit plus rien. Il appela: «Jeannot!» Mais Jeannot ne répondit pas. Il rentra une seconde fois chez sa tante. LA TANTE. Eh bien, l'as-tu décide à te suivre? Il est calmé, car je n'entends plus rien. JEAN. Je ne l'ai pas vu, ma tante; j'ai regardé de tous côtés, mais je ne l'ai pas trouvé. LA TANTE. Tiens! où s'est-il donc caché?» La tante sortit elle-même, fit le tour de la maison, appela et, comme Jean, ne trouva personne. «Se serait-il sauvé, par hasard, pour ne pas t'accompagner demain?» Jean frémit un instant à la pensée de devoir faire seul un si long voyage et d'entrer seul dans Paris la grande ville, si grande, avait écrit son frère, qu'il ne pouvait pas en faire le tour dans une seule journée. Mais il se rassura bien vite et résolut de le trouver, quand il devrait chercher toute la nuit. Lui et sa tante continuèrent leurs recherches sans plus de succès. «Mauvais garçon! murmurait-elle. Détestable enfant!... Si tu pars sans lui, mon petit Jean, et qu'il me revienne après ton départ, je ne le garderai pas, il peut en être sûr. JEAN. Où le mettriez-vous donc, ma tante? LA TANTE. Je le donnerais à ta mère. JEAN. Oh! ma tante! Ma pauvre maman qui ne peut pas me garder, moi, son enfant! LA TANTE. Eh bien, n'est-elle pas comme moi la tante de ce Jeannot, la soeur de sa mère? Chacun son tour; voilà bientôt trois ans que je l'ai; il m'a assez ennuyée. Au tour de ta mère, elle s'en fera obéir mieux que moi.» Pendant que la tante parlait, Jean, qui furetait partout, eut l'idée de regarder dans une vieille niche à chien, et il vit Jeannot blotti tout au fond. «Le voilà, le voilà! s'écria Jean. Voyons, Jeannot, viens, puisque te voilà trouvé.» Jeannot ne bougeait pas. «Attends, je vais l'aider à sortir de sa cachette», dit la tante enchantée de la découverte de Jean. Se baissant, elle saisit les jambes de Jeannot et tira jusqu'à ce qu'elle l'eût ramené au grand jour. A peine Jeannot fut-il dehors, qu'il recommença ses cris et ses gémissements. JEAN. Voyons, Jeannot, sois raisonnable! Je pars comme toi; est-ce que je crie, est-ce que je pleure comme toi! Puisqu'il faut partir, à quoi ça sert de pleurer? Que fais-tu de bon ici? rien du tout. Et à Paris, nous allons retrouver Simon, et il nous aura du pain et du fricot. Et il nous trouvera de l'ouvrage pour que nous ne soyons pas des fainéants, des propres à rien. Et ici, qu'est-ce que nous faisons? Nous mangeons la moitié du pain de maman et de ma tante. Tu vois bien! Sois gentil: dis adieu à ma tante, et viens avec moi. Le voisin Grégoire a donné à maman une bonne galette et un pot de cidre pour nous faire un bon souper, et puis Daniel nous a donné un lapin qu'il venait de tuer.» Le visage de Jeannot s'anima, ses larmes se tarirent et il s'approcha de son cousin en disant: «Je veux bien venir avec toi, moi.» La tante profita de cette bonne disposition pour lui donner son petit paquet accroché au bout du bâton de voyage. «Va, mon garçon, dit-elle en l'embrassant, que Dieu te conduise et te ramène les poches bien remplies de pièces blanches; tiens, en voilà deux de vingt sous chacune; c'est M. le curé qui me les a données pour toi; c'est pour faire le voyage. Adieu, Jeannot; adieu, petit Jean. JEAN. Nous serons bien heureux, va! D'abord, nous ferons comme nous voudrons; personne pour nous contrarier. JEANNOT. Ma tante Hélène ne te contrarie pas trop, toi; mais ma tante Marine! Est-elle contredisante! et exigeante! et méchante! Je suis bien content de ne plus l'entendre gronder et crier après moi. JEAN. Écoute, Jeannot,