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Le Club du suicide - Robert Louis Stevenson Le Club du suicide Robert Louis Stevenson · 1878
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Traducción: Th. Bentzon · Narración: Carlothina, Audiocité, CC BY-SA 2.0 · Texto: Wikisource

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Lors de son séjour à Londres, le prince Florizel de Bohême conquit l’affection de toutes les classes de la société par le charme de ses manières, la culture de son esprit et sa générosité. Ce qu’on savait de lui suffisait à révéler un homme supérieur ; encore ne connaissait-on qu’une bien petite partie de ses actes. Malgré son calme apparent dans les circonstances ordinaires de la vie et la philosophie avec laquelle il considérait toutes les choses de ce monde, le prince de Bohême aimait l’aventure, et ses goûts sous ce rapport ne cadraient guère avec le rang où l’avait placé sa naissance. De temps en temps, lorsqu’il n’y avait de pièce amusante à voir dans aucun des théâtres de Londres, lorsque la saison n’était favorable ni à la chasse ni à la pêche, ses plaisirs de prédilection, il proposait à son grand écuyer, le colonel Geraldine, une excursion nocturne. Geraldine était la bravoure même ; il accompagnait volontiers son maître. Nul ne s’entendait comme lui à inventer d’ingénieux déguisements ; il savait conformer non seulement sa figure et ses manières, mais sa voix et presque ses pensées à quelque caractère, à quelque nationalité que ce fût ; de cette façon il protégeait l’incognito du prince et il lui arrivait parfois d’être admis avec lui dans des cercles fort étranges. Jamais la police n’était instruite de ces périlleuses équipées, le courage imperturbable de l’un des compagnons, la présence d’esprit, l’adresse et le dévouement de l’autre suffisaient à les sauver de tous les périls. Un soir, au mois de mars, ils furent poussés par des tourbillons de neige vers un bar voisin de Leicester-Square. Le colonel Géraldine jouait, cette fois, le rôle d’un petit journaliste réduit aux expédients ; le prince avait, comme d’habitude, changé complètement sa physionomie par l’addition de grands favoris et d’une paire de larges sourcils postiches. Ainsi défiguré, il pouvait, quelque connu qu’il fût, défier les gens de soupçonner son identité. Les deux compagnons savouraient donc à petits coups un mélange d’eau de seltz et de rhum dans une entière sécurité. Le bar était rempli de buveurs, hommes et femmes ; plusieurs d’entre eux avaient essayé de lier conversation avec les nouveaux venus, mais aucun ne paraissait offrir la moindre particularité intéressante. Il n’y avait là rien que la lie de la société sous son aspect le plus vulgaire. Le prince commençait déjà à bâiller et à se dégoûter de son excursion, lorsque les portes battantes du bar furent poussées avec violence : un jeune homme entra, suivi de deux commissionnaires ; chacun de ceux-ci portait un grand plat fermé par un couvercle qu’ils enlevèrent, découvrant des tartes à la crème. Alors le jeune homme fit le tour de la salle en pressant les personnes présentes d’accepter ces friandises. Il y mettait une courtoisie exagérée. Parfois, ses offres étaient agréées en riant ; d’autres fois, elles étaient repoussées avec dédain ou même avec insolence. Alors cet original mangeait lui-même la tarte, non sans se livrer à des commentaires humoristiques. Finalement, il alla saluer jusqu’à terre le prince Florizel. « Monsieur, dit-il, en tenant une tarte entre le pouce et l’index, ferez-vous cet honneur à un étranger ?… Je peux répondre de la qualité de la pâte, ayant mangé à moi tout seul vingt-sept de ces tartes depuis cinq heures. — J’ai l’habitude, répliqua le prince, de considérer moins la nature du don que la disposition d’esprit dans laquelle il est offert. — Mon esprit, Monsieur, répondit le jeune homme avec un nouveau salut, est un esprit de moquerie. — En vérité, Monsieur ? Et de qui vous moquez-vous ? — Mon Dieu, je ne suis pas ici pour exposer ma philosophie, mais pour distribuer des gâteaux. Si je dis que je me comprends volontiers parmi les plus ridicules, vous voudrez bien peut-être vous montrer indulgent. Sinon, vous allez me contraindre à manger ma vingt-huitième tarte, et j’avoue que cet exercice commence à me fatiguer. — Vous me touchez, dit le prince, et j’ai toute la volonté du monde de vous être agréable ; mais à une condition : si mon ami et moi nous mangeons de vos gâteaux, — pour lesquels nous ne nous sentons, ni l’un ni l’autre, aucun goût naturel, — nous exigeons que vous nous rejoigniez à souper en guise de remerciement… » Le jeune homme sembla réfléchir. « J’ai encore quelques douzaines de tartes sur les bras, répondit-il ; il me faudra visiter plusieurs tavernes avant d’en avoir fini. Cela prendra un peu de temps ; si vous avez faim… » Le prince l’interrompit d’un geste poli. « Nous allons vous accompagner, Monsieur ; car nous prenons déjà le plus vif intérêt à cette manière divertissante que vous avez de passer la soirée. Et, maintenant que les préliminaires de la paix sont réglés, permettez-moi de signer le traité pour nous deux. » Et le prince avala de bonne grâce une tarte à la crème. « C’est délicieux, déclara-t-il. — Je vois, répliqua le jeune homme, que vous êtes connaisseur. » Le colonel Geraldine fit, lui aussi, honneur à la pâtisserie ; et, comme chacun dans ce cabaret avait maintenant accepté ou refusé les offres du jeune homme, celui-ci dirigea ses pas vers un autre établissement de même espèce. Les commissionnaires, qui semblaient habitués à leur absurde emploi, marchaient sur ses talons ; le prince et le colonel, se donnant le bras, formaient l’arrière-garde, en riant tout bas. Dans cet ordre, la compagnie visita deux cafés, où des scènes analogues à celle qui vient d’être contée se produisirent, quelques-uns déclinant, d’autres acceptant les faveurs du pâtissier vagabond, qui toujours mangeait lui-même chaque tarte refusée. Au moment de quitter le troisième bar, l’homme aux tartes fit le compte de ce qui lui restait. Il n’y avait plus que neuf petits gâteaux en tout. « Messieurs, dit-il à ses camarades improvisés, je ne veux point retarder votre souper, car je suis sûr que vous devez avoir faim. Je vous dois une reconnaissance toute spéciale. En ce grand jour où je termine une carrière de folie par un acte plus sot que tous les autres, je désire me conduire galamment à l’égard des personnes qui m’auront secondé. Messieurs, vous n’attendrez pas davantage. Quoique ma santé soit ébranlée par les excès auxquels j’ai déjà dû me livrer ce soir, je vais procéder à une liquidation définitive. » Là-dessus il avala successivement d’une seule bouchée, les neuf tartes qui restaient et, se tournant vers les commissionnaires, leur remit deux souverains. « J’ai à vous remercier, dit-il, de votre patience vraiment extraordinaire. » Puis il les congédia, avec de beaux saluts. Quelques secondes encore il resta en contemplation devant la bourse dont il venait de tirer le salaire de ses aides ; après quoi, partant d’un grand éclat de rire, il la lança au milieu de la rue et déclara qu’il était prêt à souper. Dans certain cabaret du quartier de Soho, — un petit restaurant français dont la réputation passagère, fort exagérée, baissait déjà, — les trois compagnons se firent donner un cabinet particulier au deuxième étage, et commandèrent un souper fin arrosé de plusieurs bouteilles de champagne. En mangeant, en buvant, ils causaient de mille choses indifférentes ; le jeune homme aux tartes se montrait fort gai, mais il riait trop bruyamment ; ses mains tremblaient, sa voix prenait des inflexions subites et inattendues qui semblaient être indépendantes de sa volonté. Le dessert étant enlevé, les convives ayant allumé leurs cigares, le prince s’adressa en ces termes à son hôte inconnu : « Vous voudrez bien excuser ma curiosité. Ce que j’ai vu de vous me plaît singulièrement, mais m’intrigue davantage. Mon ami et moi, nous nous croyons parfaitement dignes de devenir les dépositaires d’un secret. Si, comme je le suppose, votre histoire est absurde, vous n’avez pas besoin de vous gêner avec nous, qui sommes les deux individus les plus fous de l’Angleterre. Mon nom est Godall, Théophile Godall ; mon ami est le major Alfred Hammersmith, du moins tel est le nom de son choix, le nom sous lequel il veut être connu. Nous passons notre vie à la recherche d’aventures extravagantes, et il n’y a pas de choses insensées auxquelles nous ne soyons capables d’accorder la plus cordiale sympathie. — Vous me plaisez aussi, Mr. Godall, répondit le jeune homme ; vous m’inspirez tout naturellement confiance, et je n’ai pas la moindre objection à soulever contre votre ami le major, qui me fait l’effet d’un grand seigneur déguisé ; dans tous les cas je suis bien sûr qu’il n’est pas militaire. » Le colonel sourit du compliment qui attestait la perfection de son art, et le jeune homme poursuivit avec animation : « J’aurais toute sorte de motifs de cacher mon histoire. Peut-être est-ce justement pour cela que je vais vous la conter. Vous paraissez bien préparés à entendre des folies. Pourquoi vous désappointerais-je ? Mais je ne dirai pas mon nom malgré votre exemple ; je tairai aussi mon âge, qui n’est pas essentiel
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