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L'Homme qui voulut être roi - Rudyard Kipling L'Homme qui voulut être roi Rudyard Kipling · 1888
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Tradução: Louis Fabulet et Robert d’Humières · Edição: G. Crès, Paris, 1918 (Contes choisis) · Narração: Eric, Audiocité, CC BY-SA 2.0 · Texto: Wikisource

Prévia · Capítulo I
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Le commencement de tout, ce fut dans le train sur la route d’Ajmir à Mhow. Un déficit budgétaire, survenu à cette époque, nécessitait le voyage non pas en secondes, qui ne coûte que la moitié du prix des premières, mais en classe intermédiaire, ce qui est absolument odieux. Il n’y a pas de banquettes rembourrées en classe intermédiaire, et le public y est soit intermédiaire, c’est-à-dire Eurasien, soit indigène, ce qui finit par incommoder au bout d’un long trajet, soit de l’espèce vagabond, gens d’esprit quoique ivrognes. Les intermédiaires ne patronnent pas les buffets de chemin de fer. Ils portent leurs vivres dans des paquets ou des pots, achètent des sucreries au marchand de bonbons indigène et boivent l’eau le long des routes. C’est pourquoi, en été, on les extrait parfois défunts de leurs compartiments et qu’en toutes saisons on leur témoigne, à juste titre, un minimum de considération. Mon compartiment, à moi, resta vide par hasard jusqu’à la gare de Nasirabad où un monsieur de considérable prestance et en bras de chemise y pénétra, et, selon la coutume des intermédiaires, se mit incontinent à l’aise. C’était un errant et un vagabond, comme moi-même ; doué, par surplus, d’un goût cultivé pour le whiskey. Il racontait des choses vues ou accomplies en tels coins perdus de l’empire où il avait pénétré, des épisodes de vie risquée pour la subsistance de quelques jours. « Si l’Inde ne comptait que des gens comme vous et moi, qui ne savent pas plus que les corbeaux où ils prendront leur ration du lendemain, ce n’est pas soixante-dix millions de revenu que produirait le pays, mais sept cents millions », disait-il, et, à regarder sa bouche et ses mâchoires, je me sentais enclin à partager son avis. Nous parlâmes politique, — cette politique des gueux et de leur république qui voit l’envers des choses, le côté dont on n’a point poli les lattes ni le plâtras, et nous causâmes organisation postale, parce que mon ami voulait envoyer une dépêche de la prochaine station à Ajmir, où bifurque sur Mhow la ligne de Bombay, quand on vient de l’Est. Mon ami n’avait pas d’argent, sinon huit annas qu’il réservait pour son diner, et je n’avais, moi, pas d’argent du tout, en raison de l’accroc budgétaire mentionné plus haut. De plus, je m’enfonçais dans des solitudes, lesquelles, bien que je dusse y reprendre contact avec le Trésor, manquaient de bureau télégraphique. Je me trouvais en conséquence parfaitement incapable de lui venir en aide. — On pourrait bousculer un chef de gare et lui faire expédier une dépêche à l’œil, dit mon ami, mais il s’ensuivrait des enquêtes sur vous et moi, et je suis vraiment trop occupé ces jours-ci. Vous disiez que vous reveniez par la même ligne prochainement ? — Dans dix jours, répondis-je. — Vous ne pourriez pas réduire à huit ? dit-il. Mon affaire est plutôt pressée. — Je puis envoyer votre télégramme dans dix jours au plus tard, si cela peut vous rendre service, dis-je. — Réflexions faites, j’aurais peur de manquer mon homme maintenant, si j’envoyais une dépêche. Voilà ce que c’est : il quitte Delhi le 23 pour Bombay. Cela veut dire qu’il passera à Ajmir dans la nuit du même jour. — Mais je serai au fond du désert, expliquai-je. — Parfaitement, dit-il. Vous changez à Marwar pour entrer dans le territoire de Jodhpore, c’est nécessaire, et lui passera à Marwar, avec la malle de Bombay, de bonne heure dans la matinée du 24. Pouvez-vous vous trouver à ce moment à la gare de Marwar ? Cela ne vous dérangera guère, je sais qu’il n’y a pas grand’-chose à faire dans ces États de l’Inde centrale — même en se faisant passer pour correspondant du Backwoodsman. — Vous y êtes allé de ce truc-là ? demandai-je. — Des masses de fois, mais on se fait pincer par les résidents et ramener à la frontière avant d’avoir eu le temps d’amorcer. Mais pour l’ami dont je vous parle, il faut absolument que je lui fasse connaître de vive voix ce que je suis devenu ou bien il ne saura pas où aller. Ça serait plus que gentil à vous, si vous pouviez quitter l’Inde centrale à temps pour l’attraper à Marwar et lui dire : « Il est allé Sud pour la semaine. » Il saura ce que ça signifie. C’est un fort bonhomme avec une barbe rouge, et distingué, je vous prie de croire. Vous le trouverez dormant comme un monsieur, tous ses bagages autour de lui, en secondes. Mais n’ayez pas peur. Baissez la glace et dites : « Il est allé Sud pour la semaine. » Il se grouillera. Cela ne raccourcit que de deux jours votre séjour là-bas. Je vous le demande comme à un étranger sur la route de l’Ouest, dit-il avec emphase. — Et vous, d’où venez-vous ? dis-je. — De l’Est, dit-il, et j’espère que vous lui ferez la commission sans faute, pour l’amour de ma mère comme de la votre. L’Anglais ne s’émeut guère en général d’entendre invoquer la mémoire de sa mère, mais, pour certaines raisons qui apparaîtront dans la suite, je crus devoir m’engager. — Il s’agit de choses sérieuses, dit-il, et c’est pour cela que je vous demande de le faire — et je sais maintenant que je peux y compter. Un compartiment de secondes en gare de Marwar, et un homme roux endormi sur la banquette. Vous vous rappellerez bien. Je descends à la prochaine station et il faut que je reste là jusqu’à ce qu’il vienne ou m’envoie ce qu’il faut. — Je ferai la commission, si je le joins, dis-je, et, pour l’amour de votre mère comme de la mienne, je vous donnerai un petit conseil. N’essayez pas de faire les États de l’Inde centrale en ce moment-ci, à titre de correspondant du Backwoodsman. Il y en a un vrai qui se balade par là et cela pourrait mal tourner. — Merci, dit-il avec simplicité, et quand le pourceau s’en va-t-il ? Je ne peux pas mourir de faim parce que cela lui plaît de me gâter mon travail. Je comptais empaumer le rajah de Degumber, à propos de la veuve de son père, et lui donner le trac. — Qu’est-ce qu’il a donc fait à la veuve de son père ? — Bourrée de poivre rouge, pendue à une poutre par un pied et fouettée à mort à coups de babouche. J’ai découvert le pot aux roses moi-même et je suis le seul qui oserait passer les frontières de Degumber pour aller faire le prix de ma discrétion. Ils essayeront de m’empoisonner, comme à Chortumna, quand j’allai butiner par là. Mais vous ferez ma commission à l’homme de la gare de Marwar ? Il descendit en route à une petite station et je me mis à réfléchir. J’avais ouï parler plus d’une fois de ces hommes qui, assumant le personnage de correspondants de journaux, saignent les petits États indigènes en les menaçant de scandale, mais je n’avais rencontré aucun membre de leur caste auparavant. Ils mènent une dure vie et meurent généralement de mort très subite. Les États indigènes professent une salutaire horreur pour les journaux anglais, toujours susceptibles de mettre en lumière leurs méthodes originales de gouvernement, et font de leur mieux pour gorger le journaliste de champagne ou lui tourner la tête à renfort de landaus à quatre chevaux. Ils ne comprennent pas que personne ne se soucie pas plus que d’une guigne de l’administration intérieure d’un État indigène, tant que l’oppression et la criminalité s’y maintiennent dans des bornes raisonnables et tant que le chef n’y reste pas sous l’influence de l’opium, de l’eau-de-vie ou de la maladie d’un bout de l’année à l’autre. Les États indigènes furent créés par la Providence, afin de pourvoir le monde de décors pittoresques, de tigres et de descriptions. Ce sont de sombres coins de la terre, pleins d’inimaginables cruautés, qui touchent d’un côté au chemin de fer et au télégraphe et, de l’autre, aux jours d’Haroun-al-Raschid. En débarquant du train, je m’acquittai de mes affaires avec divers potentats, et passai, en huit jours, par les phases de vie les plus variées. Tantôt en frac, j’allais de pair et compagnon avec princes et Résidents, buvant dans le cristal et servi dans l’argenterie. Tantôt, vautré sur le sol nu, trop heureux de dévorer la première nourriture venue, un Chapatti me servant d’assiette, je buvais l’eau des ruisseaux et partageais la couverture de mon domestique. Tout cela rentrait dans la besogne du jour. Puis je mis le cap sur le Grand Désert Indien à la date convenue, comme je l’avais promis, et le train de nuit me déposa à la gare de Marwar, d’où un drôle de petit va-comme-je-te-pousse de chemin de fer, à personnel indigène, bifurque sur Jodhpore. Le train postal entre Delhi et Bombay fait une courte halte à Marwar. Il arriva comme j’entrais dans la gare et j’eus à peine le temps de courir au quai
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