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Les Rois en exil - Alphonse Daudet Les Rois en exil Alphonse Daudet · 1879
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Фрагмент · Глава I
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Frédérique dormait depuis le matin. Un sommeil de fièvre et de fatigue où le rêve était fait de toutes ses détresses de reine exilée et déchue, un sommeil que le fracas, les angoisses d’un siège de deux mois secouaient encore, traversé de visions sanglantes et guerrières, de sanglots, de frissons, de détentes nerveuses, et dont elle ne sortit que par un sursaut d’épouvante. — Zara ?… Où est Zara ?… criait-elle. Une de ses femmes s’approcha du lit, la rassura doucement : S. A. R. le comte de Zara dormait, bien tranquille, dans sa chambre ; madame Éléonore était auprès de lui. — Et le roi ? — Sorti depuis midi dans une des voitures de l’hôtel. — Tout seul ? Non. Sa Majesté avait emmené le conseiller Boscovich avec elle… À mesure que la servante parlait dans son patois dalmate, sonore et dur comme un flot roulant des galets, la reine sentait se dissiper ses terreurs ; et peu à peu la paisible chambre d’hôtel qu’elle n’avait fait qu’entrevoir, en arrivant, au petit jour, lui apparaissait dans sa banalité rassurante et luxueuse, ses claires tentures, ses hautes glaces, le blanc laineux de ses tapis où le vol silencieux et vif des hirondelles tombait en ombre des stores, s’entre-croisait en larges papillons de nuit. — Déjà cinq heures !… Allons, Petscha, coiffe-moi vite… J’ai honte d’avoir tant dormi. Cinq heures, et la journée la plus admirable dont l’été de 1872 eût encore égayé les Parisiens. Quand la reine s’avança sur le balcon, ce long balcon de l’Hôtel des Pyramides qui aligne ses quinze fenêtres voilées de coutil rose au plus bel endroit de la rue de Rivoli, elle resta émerveillée. En bas, sur la large voie, mêlant le bruit des roues à la pluie légère des arrosages, une file ininterrompue de voitures descendait vers le Bois avec un papillotement d’essieux, de harnais, de toilettes claires envolées dans un vent de vitesse. Puis, de la foule pressée à la grille dorée des Tuileries, les yeux charmés de la reine allaient vers cette confusion lumineuse de robes blanches, de cheveux blonds, de soies voyantes, de jeux aériens, vers tout ce train d’endimanchement et d’enfance que le grand jardin parisien répand autour de ses terrasses, les jours de soleil, et se reposaient enfin délicieusement sur le dôme de verdure, l’immense toit de feuilles arrondi et plein que faisaient de là-haut les marronniers du centre abritant à cette heure un orchestre militaire, et tout frémissants de cris d’enfants, d’éclats de cuivre. L’âpre rancœur de l’exilée se calmait peu à peu à tant d’allégresse répandue. Un bien-être de chaleur l’enveloppait de partout, collant et souple comme un réseau de soie ; ses joues fanées par les veilles, les privations, s’animaient d’une rose vie. Elle pensait : « Dieu ! qu’on est bien.» Les plus grandes infortunes ont de ces subits et inconscients réconforts. Et ce n’est pas des êtres, mais de la multiple éloquence des choses qu’ils leur viennent. À cette reine dépossédée, jetée sur la terre d’exil avec son mari, son enfant, par un de ces soulèvements de peuple qui font penser aux tremblements de terre accompagnés d’ouvertures d’abîmes, d’éclairs de foudre et d’éruptions volcaniques ; à cette femme dont le front un peu bas et pourtant si hautain gardait le pli et comme le tassement d’une des plus belles couronnes d’Europe, aucune formule humaine n’aurait pu apporter de consolation. Et voici que la nature, joyeuse et renouvelée, apparue dans ce merveilleux été de Paris qui tient de la serre chaude et de la molle fraîcheur des pays de rivière, lui parlait d’espérance, de résurrection, d’apaisement. Mais tandis qu’elle laisse ses nerfs se détendre, ses yeux boire à pleines prunelles à ce verdoyant horizon, tout à coup l’exilée a tressailli. À sa gauche, là-bas, vers l’entrée du jardin, se dresse un monument spectral, fait de murs calcinés, de colonnes roussies, le toit croulé, les fenêtres en trous bleu d’espace, une façade à jour sur des perspectives de ruines, et tout au bout — regardant la Seine — un pavillon presque entier, atteint et doré par la flamme qui a noirci le fer de ses balcons. C’est tout ce qu’il restait du palais des Tuileries. Cette vue lui causa une émotion profonde, l’étourdissement d’une chute le cœur en avant sur ces pierres. Dix ans, il n’y avait pas dix ans encore, — oh ! le triste hasard et qui lui parut prophétique d’être venue se loger en face de ces ruines, — elle avait habité là, avec son mari. C’était au printemps de 1864. Mariée depuis trois mois, la comtesse de Zara promenait alors par les cours alliées tous ses bonheurs d’épouse et de princesse héréditaire. Tout le monde l’aimait, lui faisait accueil. Aux Tuileries surtout, que de bals, que de fêtes ! Sous ces murs effondrés elle les retrouvait encore. Elle revoyait les galeries immenses et splendides, éblouissantes de lumières et de pierreries, les robes de cour ondulant sur les grands escaliers entre une double haie de cuirasses étincelantes, et cette musique invisible qui montait du jardin par bouffées lui semblait l’orchestre de Valdteufel dans la salle des Maréchaux. N’était-ce pas sur cet air sautillant et vif qu’elle avait dansé avec leur cousin Maximilien, huit jours avant son départ au Mexique ?… Oui, c’était bien cela… Un quadrille croisé d’empereurs et de rois, de reines et d’impératrices, dont ce motif de la Belle Hélène faisait passer devant elle l’enlacement luxueux et les augustes physionomies… Max soucieux, mordillant sa barbe blonde. Charlotte en face de lui, près de Napoléon, rayonnante, transfigurée par cette joie d’être impératrice… Où étaient-ils, aujourd’hui, les danseurs de ce beau quadrille ? Tous morts, exilés ou fous. Deuils sur deuils ! Désastres sur désastres ! Dieu n’était donc plus du côté des rois maintenant !… Alors elle se rappelait tout ce qu’elle avait souffert depuis que la mort du vieux Léopold lui avait mis au front la double couronne d’Illyrie et de Dalmatie. Sa fille, son premier-né, emportée au milieu des fêtes du sacre par une de ces maladies étranges et sans nom qui résument l’épuisement d’un sang et la fin d’une race, — si bien que les cierges de la veille funèbre se mêlaient aux illuminations de la ville, et que le jour de l’enterrement à l’église du Dôme on n’avait pas eu le temps d’enlever les drapeaux. Puis, à côté de ces grandes douleurs, à côté des transes que lui donnait sans cesse la débile santé de son fils, d’autres tristesses connues d’elle seule, cachées au coin le plus secret de son orgueil de femme. Hélas ! le cœur des peuples n’est pas plus fidèle que celui des rois. Un jour, sans qu’on sût pourquoi, cette Illyrie qui leur avait fait tant de fêtes se désaffectionnait de ses princes. Venaient les malentendus, les entêtements, les méfiances, enfin la haine, cette horrible haine de tout un pays, cette haine qu’elle sentait dans l’air, dans le silence des rues, l’ironie des regards, le frémissement des fronts courbés, qui lui faisaient craindre de se montrer à une fenêtre, la rejetaient au fond de son carrosse pendant ses courtes promenades. Oh ! ces cris de mort sous les terrasses de son château de Leybach, en regardant le grand palais des rois de France, elle croyait les entendre encore. Elle voyait la dernière séance du conseil, les ministres blêmes, fous de peur, suppliant le roi d’abdiquer… puis la fuite, en paysans, la nuit, à travers la montagne… les villages soulevés et hurlants, ivres de liberté comme les villes… des feux de joie partout, sur les cimes… et l’explosion de larmes tendres qu’elle avait eue au milieu de ce grand désastre, en trouvant dans une cabane du lait pour le souper de son fils… enfin la subite résolution qu’elle inspirait au roi de s’enfermer dans Raguse encore fidèle, et là, deux mois de privations et d’angoisses, la ville investie, bombardée, l’enfant royal malade, mourant presque de faim, la honte de la reddition pour finir, l’embarquement sinistre au milieu d’une foule silencieuse et lasse, et le navire français les emportant vers d’autres misères, vers le froid, l’inconnu de l’exil, tandis que derrière eux le drapeau de la République illyrienne flottait tout neuf et vainqueur sur le château royal effondré… Les Tuileries en ruine lui rappelaient tout cela. — C’est beau Paris, n’est-ce pas ? dit tout à coup près d’elle une voix joyeuse et jeune, malgré son nasillement. Le roi venait de paraître sur le balcon, tenant entre ses bras le petit prince et lui montrant cet horizon de verdure, de toits, de coupoles, et le mouvement de la rue dans sa belle lumière de fin du jour. — Oh ! oui, bien beau !… disait l’enfant, un pauvre petit de cinq à six ans, aux traits tirés et marqués, les cheveux trop blonds, coupés ras comme après une maladie, et qui regardait autour de lui avec un bon petit sourire souffreteux, étonné de ne plus entendre les canons du siège et tout égayé de la
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